Les dessous pas si chics du luxe français

La mondialisation a eu raison du made in France. Les maisons les plus réputées délocalisent une partie de leur production. Et les prix, eux, ne bougent pas…

Petite virée shopping dans un grand magasin. Rayon maroquinerie. On lorgne sur un sac à main noir Lamarthe, une maison française fondée en 1930 qui, selon le site Internet, fait «vibrer son idéal de luxe accessible auprès de toutes les femmes de leur temps». Coût du concentré d’émotion en cuir: 319€. Forcément, on se dit qu’à ce prix, c’est fait en France. Une petite étiquette noire planquée au fond de la poche intérieure nous apprend l’horrible vérité: made in Romania.

Même désillusion avec un modèle à 299€ signé Le Tanneur, fabriqué en Inde, et un autre à 295€ de la marque Longchamp fait en Chine. Une vendeuse à qui l’on demande où a été fabriqué ce magnifique sac Lancel à 950€, designed in France, s’offusquerait presque qu’on ose poser la question. Il faut dire que le sujet est encore tabou.

Délocalisation discrète de la production des produits de luxe

Dans l’univers du luxe, les délocalisations se multiplient discrètement. «Elles concernent surtout les produits d’entrée de gamme», analyse Julie El Ghouzzi, directrice du centre du luxe et de la création. «En 2006, des centaines de milliers de sacs à main, de trousses de toilette et de sacoches de luxe étaient déjà produits chaque année en Chine, à l’insu des clients. Peu de sociétés le reconnaissent, affirme Dana Thomas, auteur de Luxe & Co*. En dépit des propos de Bernard Arnault en décembre 2004 au congrès de Hong Kong, selon lesquels seuls les artisans européens étaient réellement compétents dans la fabrication du luxe, dès l’année suivante, une des marques de LVMH, Céline, produisait ses sacs Macadam en jean et cuir en Chine.»

LVMH, PPR et Hermès se frottent les mains…

«Il y a beaucoup d’hypocrisie sur ce sujet et aujourd’hui les produits entièrement produits en France sont devenus bien rares», reconnaît Hervé Descottes, président de Le Tanneur & Cie. Cartier, Dior ou Givenchy ont déjà franchi le pas. Vuitton fait piquer les semelles de ses chaussures en Inde. Même Hermès, pourtant très attaché au made in France, fait «roulotter» ses fameux carrés de soie à Madagascar. Quant au célèbre joaillier Mauboussin, place Vendôme, il fait sertir la quasi-totalité de ses bagues en Inde, en Chine ou en Thaïlande. Et ça lui réussit. Son chiffre d’affaires a bondi de 40% en 2009. Les délocalisations sont un bon moyen de réduire les coûts de main-d’oeuvre et donc d’augmenter les marges. «Comment une entreprise peut-elle résister quand, à la fois, ses clients lui réclament des produits d’un excellent rapport qualité/prix, avec des frontières totalement ouvertes aux importations, et que les salaires pour fabriquer ces produits sont, dans certains pays étrangers, plus de 10 fois inférieurs à ceux d’ouvriers ou opérateurs français qui, par ailleurs, et légitimement, se plaignent de salaires trop bas? s’interroge Hervé Descottes. «Aujourd’hui, l’industrie du luxe est un vrai Monopoly, raconte Dana Thomas. L’essentiel n’est plus le savoir-faire, mais le résultat net.» En tout cas, pour les grands groupes français de luxe, la crise semble n’être plus qu’un mauvais souvenir. La plupart ont annoncé des résultats financiers en hausse sur les 6 premiers mois de l’année 2010.

… et les façonniers mettent la clé sous la porte

Privés de commande, les petits sous-traitants français disparaissent peu à peu. En une dizaine d’années, le nombre d’emplois chez les façonniers a été divisé par 2, passant de 10.000 à 5.000, selon Clarisse Perrot-Reille auteur du rapport «Sauver la façon française». C’est pour tenter d’enrayer ce déclin que le ministre de l’Industrie, Christian Estrosi, a signé en avril une charte de bonnes pratiques avec les donneurs d’ordre et les sous-traitants. «Un geste politique qui n’engage en rien les maisons, analyse Julie El Ghouzzi. La preuve: LVMH a refusé de la signer.» D’autres maisons comme Chanel et Hermès essayent malgré tout de préserver le savoir-faire français. Le premier possède, par exemple, une filiale baptisée Paraffection qui rachète de petites entreprises hexagonales spécialisées dans l’artisanat d’art. Elle regroupe notamment l’atelier de broderie Lesage, le bottier Massaro, le chapelier A. Michel, le plumassier Lemarié, le parurier Desrues, le fabricant de fleurs en tissu Guillet et l’orfèvre Robert Goossens.

Source de l’article: Réponse à tout – 22/11/2010 – Solenne Durox

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